Détroit
Cet article n’est pas là pour remplacer une entrée encyclopédique mais il vous fournira quelques clés pour mieux comprendre la ville de Détroit, telle qu’elle se présente à nous aujourd’hui.
De Cadillac à Eminem Détroit est une ancienne ville française, fondée il y a 310 ans, en 1701 par Sieur Cadillac (dont le nom sera repris bien
plus tard pour devenir une marque de voitures !). La ville est emblématique de la révolution industrielle, elle constitue même le berceau de l’industrie automobile mondiale. Mais ces jours de gloire sont derrière elle. Détroit appartient à la catégorie des villes « qui rétrécissent » (comme la plupart des cités du Midwest à l’exception de Chicago). Motor city connaît un déclin ahurissant depuis les années 1970 (elle comptait 2 millions d’habitants en 1950, et moins de 720 000 résidants s’affichent désormais au dernier compteur, tandis que l’exode se poursuit).
De l’extérieur, Détroit présente tous les symptômes d’une ville profondément en crise avec un fort taux de chômage (une personne sur deux est sans emploi selon le taux in-officiel), des milliers de maisons abandonnées, des « ruines industrielles » en veux-tu en voilà, des milliers de jeunes déscolarisés et un imposant taux d’illettrisme (47 %), auquel s’ajoute une criminalité qui fait peur, une ségrégation résiduelle (la population du centre-ville est noire à plus de 85 % tandis que les banlieues sont majoritairement blanches), etc.
Mais Détroit ce n’est pas que la somme tous ces adjectifs plus déprimants les uns que les autres. Ce n’est pas seulement la ville de Robocop, d’Eminem, des White Stripes, le lieu de naissance de Motown et de la techno… c’est bien plus que ça !
Il est difficile de se faire une idée de la ville à distance (et il vaudrait mieux s’abstenir de tout jugement avant d’y avoir mis les pieds). Les images véhiculées par les médias sur Détroit sont soit incroyablement positives (« les artistes de Brooklyn viennent s’installer à Détroit, cette ville est vraiment top ! ») soit passablement négatives (« avec toutes ces ruines, ces maisons dévolues au trafic de drogue et ces industries qui disparaissent, cette ville n’a pas d’avenir »).
Et pourtant, Détroit fascine le monde entier. A tel point que les des gens d’ici en ont assez du chassé-croisé des journalistes et documentaristes, surtout quand leurs caméras ne font que pointer la « chute » de Motor City… Leur travaux n’aident pas toujours à comprendre la ville : sachant qu’ils passent en moyenne une quinzaine de jours sur place, il est normal qu’ils finissent tous par parler des mêmes personnages.
Il nous aura fallu des semaines pour démêler la complexité des problématiques du moment. Le cap est désormais franchi, après 2 mois sur place, on se sent aptes à parler de Détroit et à vous livrer nos observations. En voici donc quelques-unes.

- Une des cartes du projet Detroit Works
Une question de taille…
Premier élément qui rend Détroit si particulière : l’espace qu’elle renferme. Détroit est une ville à la superficie colossale (on répète souvent que Motown pourrait contenir Manhattan, San Francisco et Boston sur son territoire, bien que ce soit une conclusion controversée en termes de densité). Motor City fait plus de trois fois la taille de Paris. Ce qui en fait un « terrain à conquérir » pour certains, un véritable cauchemar pour d’autres. Endettée après des années de gestion corrompue, la mairie de Détroit doit désormais faire face au « rétrécissement » de la ville. C’est ce à quoi s’attèle Dave Bing, ancien champion de la NBA et maire de Détroit depuis 2009, avec son «Detroit Works project » . Son équipe a commencé par élaborer un mapping extensif de la ville en identifiant les quartiers : de stables à « en grande difficulté ». L’idée derrière tout ça, c’est en substance d’aider les quartiers qui s’en sortent à se développer davantage tandis que les quartiers à problème seront progressivement plongés dans l’ombre. Mais une question de taille (sic !) demeure : au nom de quoi peut-on décider de supprimer certains services municipaux et « obliger » des résidents à déménager ? Est-ce que la concentration des richesses peut parvenir à créer une dynamique qui se répandra en tâches d’huile ? Pas facile… A ce jour, Detroit Works a promis de procéder à davantage de consultations publiques et d’études de quartier… A suivre.
Aide-toi et Détroit t’aidera
La deuxième chose qui singularise la ville, ce sont ses gens, tout simplement. Les Détroiters (ceux qui sont nés et ont grandi à l’intérieur même de la ville comme les nouveaux venus issus des banlieues) se mobilisent pour faire bouger les choses, pour transformer leur lieu de vie. Le sentiment de fierté qui les anime se fait encore plus fort à mesure qu’on s’approche des terrains de sport… Certes, les défis à relever sont énormes. Mais l’énergie est là. Détroit se réinvente sous nos yeux… Les Détroiters s’organisent pour faire émerger de remarquables initiatives aux quatre coins de la ville.

- Mark Covington est un modèle à suivre pour quiconque démarre un projet vert alternatif. Mark a décidé de devenir fermier urbain suite à un licenciement il y a 3 ans. Il a changé la face de Georgia Street avec son jardin communautaire.
Le Détroit des PME et des plus grandes entreprises est en pleine renaissance. Des compagnies comme Compuware, Quicken Loans, Blue Cross Blue Shield of Michigan ont même « rapatrié » leurs employés en centre ville après des années de siège dans les banlieues voisine. D’autres leur ont emboîté le pas, à coup d’incitations financières pour déménager dans le « greater downtown ». Un changement significatif. Mais la frontière de 8 mile est toujours là. Craquelée, elle n’a pas encore volé en éclats. Les stigmates des « émeutes » (ou « rébellions ») de 1967 sont ancrées profondément dans l’esprit des classes moyennes et supérieures qui ont rejoint le confort des banlieues. Une frontière qui est également présentes chez les résidents Afro-Américains qui refusent d’entendre parler d’agriculture urbaine à grande échelle, rappelant les « plantations » de leurs ancêtres. Il y a là clairement un fossé à combler et plus de diversité à créer.
Cultive la force qui est en toi, la leçon de Détroit
À Détroit, le constat selon lequel le système économique actuel conduit à l’impasse est largement prédominant. « A désordre global, solutions locales », les Détroiters en sont convaincus, en particulier les « sages de Détroit », Grace Lee Boggs en tête. Cette activiste et philosophe de 96 ans, au parcours légendaire, a vécu la plupart des grands « mouvements » du 20ème siècle (du féminisme au Black power) et a récemment publié The Next American Revolution (La prochaine révolution américaine). À Détroit, on ne croit plus au miracle. De Poletown à Zug Island, la ville a trop souffert des effets secondaires de la mono-industrie. Les Détroiters croient en revanche à la force des microprojets réalisés à l’échelle locale. Ville bastion du syndicalisme américain, Détroit, sait défendre ses droits et obtenir gain de cause. Elle prend aujourd’hui ses problèmes à la racine.
Un meilleur accès à une alimentation saine et donner aux communautés les moyens de leur ambition : ce sont là les deux piliers du Détroit que l’on voit tous les jours. Motor City retourne à la terre. La ville a donné naissance à une nouvelle génération de fermiers urbains. Ça n’est certainement pas la panacée (de nombreux points restent encore en suspens) mais faire pousser tomates et carottes en ville a déjà permis de changer Détroit plus que substantiellement. Une tendance qui n’est pas sans rappeler la culture de la débrouille, dominante par ici (dite « Do It Ourselves » plutôt que « Do It Yourself »). La ville a été livrée à elle-même pendant des décennies, négligée par la mairie comme par les investisseurs.
Détroit est ainsi réputée pour être un désert alimentaire : il y a très peu de supérettes dans la cité : la plupart des supermarchés ont mis la clé sous le paillasson… à la place, les « party stores » (liquor stores) abondent. On peut y acheter de l’alcool ou encore des chips à profusion mais pour croquer une pomme, on repassera… Alors que l’économie de la ville a continué de sombrer (souvenez-vous, la crise en 2008… moment choisi par deux des « Big 3″ pour faire appel aux subventions d’Obama), les résidents de Détroit ont commencé à sérieusement lorgner vers les parcelles à l’abandon pour y démarrer leur potager. Aujourd’hui la ville comprend plusieurs « fermes urbaines » bien établies et des centaines de jardins communautaires répartis un peu partout en ville.
Détroit sait qu’elle dispose des ressources nécessaires à son épanouissement. Un « connais-toi, toi-même » façon Motor city, qui est une des nombreuses leçons dispensées ici, dans la rue. A Détroit, on peut apprendre à construire soi-même son vélo, à recycler tout ce que l’on a chez soi, à acheter d’occasion, à composter, à jardiner… Tout ça est fait collectivement avec l’aide de ses colloc’, voisins, familles, associations du quartier. On est loin des fioritures bio pour bobo, ici nécessité fait loi : pour un nouveau style de vie en phase avec la planète. Les leadeurs de ce nouveau mouvement font de leur mieux pour inclure ceux qui sont le plus dans le besoin. Ils ont encore du pain sur la planche. Mais le combat pour plus de justice sociale et alimentaire, d’égalité entre les races, de respect de l’environnement a déjà commencé et c’est incroyablement stimulant d’en faire partie.
