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1. févr. 2012

La rappeuse de Détroit, Invincible, se produit en France

par Nora

Emily, en deuxième année de philologie française à l’université de Wayne State, vient de rejoindre l’équipe de Détroit je t’aime : elle sera chargée de communication ce semestre. Cette jeune detroiter parle français couramment et devrait étudier à Paris l’an prochain. A l’image du grand classique de la littérature française, Tristan & Iseult – sa lecture du moment – Emily vient déclamer sa passion pour Détroit hic et nunc, en ligne.

L’artiste hip-hop Invincible (voir son myspace) traversera l’Atlantique cette semaine pour venir jouer en France au sein du festival Sons d’Hiver (Val de Marne), elle sera sur scène le 3 février pour Born in Flames, accompagnée de deux autres rappeuses engagées : Jean Grae and Tamar-Kali.

Je dois avouer que j’ai rarement l’occasion d’écouter du rap. J’étais donc curieuse de démarrer ma collaboration avec Detroit je t’aime par un article sur cette rappeuse et activiste qui se dit « Invicible ». Premier détail qui met la puce à l’oreille : Invincible est une femme. Je prends la peine de le préciser, sans aucune arrière pensée sexiste ni condescendante, tout simplement parce que cela n’échappera à personne que dans le milieu du rap, le sexe féminin est largement sous-représenté. Israélienne de naissance (défendant la cause palestinienne), blanche et lesbienne, Invincible offre une perspective unique sur une discipline largement dominée par le « sexe fort ». Ses paroles invitant à l’action ne sont pas sans rappeler l’expérience de la vie engagée à Détroit. Mais la comparaison avec Eminem, l’autre rappeur de Détroit, s’arrête là. Dans les œuvres d’Eminem, dont la célébrité se chiffre en millions de dollars, on ne retrouve pas cet appel impétueux à agir, caractéristique de la musique d’Invincible, sans parler du fait que Invincible mène une bataille féministe à mots (c)ouverts.

Lorsque j’ai annoncé à une amie que j’allais écrire sur Invincible, elle m’a répondu « ça a l’air intéressant, je vais regarder qui est CE TYPE ». Je l’ai stoppé net. Pourquoi les musiciens -  les meilleurs d’entre eux – seraient-ils nécessairement des hommes ? Invincible se pose elle aussi la question, notamment dans sa chanson “Looongawaited” : « je fais tout pour être une des meilleures, de notre époque / Pas juste une des meilleures à poitrine et en règles » (jeu de mot sur « period » en anglais qui désigne les règles). Je crois que ces paroles vont me rester gravées à l’esprit un bon moment. Écouter du hip-hop n’a rien d’une expérience passive. Disons que dans le genre musique d’ambiance, il y a mieux…

En général, je mets de la musique quand je travaille sur un devoir mais avec Invincible, je n’ai pas réussi. Les paroles de ses chansons se nichent au milieu d’une furie de martellements rythmés et insinuateurs. Pour en saisir le sens, une certaine concentration est requise. Et, puisque le rap raconte une histoire, et on a tout intérêt à ce plier au jeu. Les mots sont particulièrement importants pour Invincible, rien d’étonnant : elle a appris l’anglais en retenant ses chansons préférées puis en écrivant les siennes à l’âge de 9 ans. Le rap est un exercice exigeant mais pour qui tend l’oreille, le jeu en vaut la chandelle. C’est le message qu’Invincible fait passer sous forme de “Sledgehammer”, de « marteau », qui condamne la complaisance et l’ignorance.

« Tu t’en fous, mec. C’est pour ça, ta force est aussi courte que ton attention. Tu t’en fous, mec. C’est pour ça, ton respect est aussi court que ton attention ».

Ce morceau vient de son album de 2008, Shapeshifters (produit par son propre label Emergence). C’est un bel exemple d’activisme qui à la fois est à l’origine et sert son talent artistique.  En décembre 2011, Invincible a participé à l’événement intitulé « Repensons l’organisation, les mouvements et le leadership » au cœur du Cass Community Commons. L’accent avait été mis sur le fait que TOUT le monde était le bienvenu, un trait important de la philosophie d’Invincible. La preuve : elle a invité sur scène, aux côtés des membres de l’orchestre de l’école Rosa Parks, un homme qui habituellement joue dans la rue quand il ne fait pas la manche à Midtown.
 
Invincible croit que le changement ne vient pas forcément d’un mouvement de masse mais commence avec des actions à petite échelle, au sein des communautés, et peut grandir à travers « l’interconnexion de ces petites initiatives ».
 
Invincible est inspirée par la science. Le nom derrière son label est même tiré d’un phénomène naturel dit « émergence » ou encore « murmuration » en anglais, lorsque des nuées d’étourneaux prennent leur envol ensemble, partageant de manière égale la direction du mouvement.
 
« Il n’y a pas un oiseau leader qui va dire aux autres où aller. Ils continuent d’alterner à la tête de la nuée. D’abord, pour supporter le poids du vent. Ensuite, pour changer rapidement de direction. Chez les humains, quand il n’y a qu’une poignée qui dirige, cela ne nous donne ni l’agilité ni la flexibilité nécessaires pour nous adapter à de nouvelles situations ».
 
Si vous êtes en France en ce moment même, rappelez-vous que si la musique et la philosophie d’Invincible sont bien ancrés à Détroit, ils ont une portée véritablement universelle. Et si c’était l’occasion de démarrer votre nouvelle vie d’activiste par un concert ? A moins que vous ne choisissiez d’assister au débat auquel Invincible prendra part, ce jeudi soir, à Paris VIII – voir Facebook) !
 
Pour finir, quelques articles au sujet d’Invincible : nos collègues francophones de Fluctuat et Hiphopcore.net ont salué son album en 2008, de même que le Metro Times à Détroit (en anglais). Bon flow à tous !
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