Opinion
16. janv. 2012

Le rêve de Martin Luther King, 49 ans après

par Nora

Aujourd’hui l’Amérique célèbre Martin Luther King (jour férié national). C’est à Détroit que « MLK » prononça pour la première fois cette phrase légendaire : « I have a dream. » C’était le 23 juin 1963 et voici le propos du Dr. : « le Nord des USA se distingue du Sud [pour ce qui est de la ségrégation] car il n’y a pas de sanctions inscrites dans la loi. Mais il existe d’autres formes plus subtiles, et ce dans trois domaines : la discrimination à l’emploi, au logement, et une ségrégation de facto dans les écoles publiques. [...]
Je rêve qu’un jour, ici même à Détroit, les Noirs puissent s’acheter ou louer une maison où ils le souhaitent, que leur argent les conduisent où ils le désirent et que chacun puisse obtenir un emploi. »

Un rapide coup d’œil à Détroit en 2012 suffit à constater que le rêve de Dr. King, ce n’est pas encore pour tout de suite… Je reviens tout juste de deux semaines en France, mon plus long séjour en trois ans. Cette fois-ci, j’ai réalisé à quel point je suis devenue une « expatriée » au moment où, dans l’avion de retour vers les USA, l’idée de me bouffer des heures de sitcoms américains à bord m’enthousiasmait plus que de me resservir en fromage. Une des séries au menu avait pour nom “Curb Your Enthusiasm.” Voici la scène qui m’a marquée – où y on voit Larry David expliquer maladroitement à un pote black qu’un homme noir vient de lui voler son ordinateur.   http://youtu.be/cCWkJw5xEhU Sur le chemin du retour, les plaisanteries politiquement incorrectes de Larry David prirent un sens particulier pour moi. Il y a un an, Eric Zemmour, journaliste connu pour avoir la langue aussi pendue que fourchue, était condamné par la justice française pour avoir affirmé que « la plupart des trafiquants sont noirs ou arabes » – créant la polémique dans les médias. En France, la liberté d’expression (« freedom of speech » aux US) existe mais la loi interdit de réaliser des sondages sur la base de l’origine raciale. Il n’y a qu’une université en France qui pratique explicitement la “discrimination positive” (ce que les Ricains appellent “affirmative action »). Mais ces quotas ne se basent jamais sur la religion ni l’ethnicité ; seuls les critères territoriaux ou socio-économiques comptent. Du coup, la France ne sait pas exactement quel pourcentage de la population est noire, beur ou blanche, et on ne parle jamais directement de race. Ce tabou n’aide personne. Le racisme existe en France. Les banlieues des grandes villes abritent clairement la majorité des immigrés africains dans des « barres » HLM qu’on appelle facilement « ghettos ». La France s’apprête à élire un nouveau Président au printemps prochain, et tout le monde a la pétoche que le Front National se taille la part du lion ; les sondages ne cessent de montrer sa popularité. Quand Hélène et moi sommes arrivées à Détroit en août dernier, nous avons été choquées par la ségrégation qui y règne : le Détroit intramuros est clairement séparé des banlieues sur le plan racial. On savait dès le début que Détroit était Noir à plus de 80%, et on s’attendait à voir ce chiffre se refléter à tous les échelons. Mais très vite, on a vu que les quartiers gentrifiés étaient soit noirs, soit blancs. Surtout, on a vu que la génération Y ne se mélangeait pas spontanément. Grâce à notre projet de webdocumentaire, nous avons la chance de rencontrer des gens d’horizons divers. Lorsqu’on pose des questions sur la ségrégation ambiante, on nous répond que les raisons sont plus culturelles que raciales. Mais on ne nous fera pas gober ça. À Détroit, la situation n’est pas la même qu’en France. Ici, les gens parlent ouvertement des questions raciales, au lieu de s’auto-censurer les uns les autres, mais personne ne s’écoute vraiment. J’ai récemment vu un homme blanc se confronter à une femme noire sur le sujet : « On parle trop de ce qu’on a pas en commun. L’histoire des races n’est pas le problème. » Ayant vécu le racisme elle-même, la femme n’a pas mis longtemps à le contredire. Pas sûre que le gars ait changé d’avis pour autant. Communiquer est essentiellement une affaire de cadrage. Quand je parle de Corktown (un quartier pris d’assaut par les investisseurs immobiliers et autres acteurs de la gentrification), je peux me limiter au restaurant le plus hip de la ville (Slows BBQ), ou je peux choisir de déplacer ma caméra, et de traverser l’autoroute qui scinde le quartier, pour me retrouver dans une zone dite « craignos » avec ses maisons abandonnées – toujours à Corktown, à quelques mètres du Boulevard Martin Luther King… J’ai débuté ce post avec une vanne de Larry David parce que son show, comme 30 Rock ou Oprah, présente une vision d’une « Amérique post-raciale » – que certains disent être le résultat de l’ère Obama. L’année dernière, un auteur noir du nom de Touré publiait un best-seller intitulé Qui a peur du post-Noir (Who’s Afraid of Post-Blackness« ), tandis que Steve Stoute (ancien producteur de musique très influent) écrivait Le Bronzage de l’Amérique (« The Tanning of America« ), adapté en talk show sur le Huffington Post. J’aimerais que Détroit soit « post-Noir ». Je m’inquiète souvent que les initiatives « importées » ici reproduisent un système qui existe en-dehors de Détroit mais qui n’a pas de racines dans la ville. Quand je regarde des vidéos de promo sur les jeunes entrepreneurs de Motor city, ou quand je rentre dans un bar de Midtown (autre quartier en voie de gentrification), je ne vois toujours pas les « 80% ». Quand j’ai été faire un tour à Occupy Détroit, je me suis encore demandée où était les 80% des « 99% ». En anglais, on dit que « les oiseaux du même plumage volent ensemble » (« Birds of the same feather flock together »), soit « qui se ressemble s’assemble ». Sauf que les gens ne sont pas des piafs. Heureusement, des organisations comme Boggs Center, EMEAC et Detroit Future Media veillent au grain. Aujourd’hui ce sont eux qui réalisent un travail d’ampleur à Détroit, et qui donnent aux Détroiters les moyens de leur ambition – permettant (si tout va bien) de réaliser le rêve de Dr. King au 21ème siècle.

Comments
  • R. GARY

    J’aime beaucoup ton analyse Nora. La question qui se pose en France est celle de la re-création de la nation, non pas une nation uniforme (nos ancêtres les gaulois…), mais une nation plurielle qui évite à la fois uniformité (dépassée) et le communautarisme (dangereux). Comment créer une culture plurielle commune ? J’ai l’impression que contrairement à ce qu’on l’on croit, les Etats-Unis, n’ont rien d’un modèle en la matière. Leur expérience du communautarisme, depuis les Irlandais ou Italiens et les Noirs, depuis la fin du XIXe siècle, semble avoir difficilement évolué vers une culture commune. Est-ce que je me trompe ?

  • Caro

    Merci Nora pour ce nouveau billet aussi intéressant que spontané! Tes observations et commentaires sur Détroit nourrissent la réflexion qu’on peut avoir ici en France. Et dans l’Hexagone, tout n’est pas perdu: dernier jour, dernière heure, je vais pour m’inscrire sur les listes électorales en vue de la prochaine élection dont tu as touché un mot… Moi qui pensais être pointée du doigt en mauvaise élève, j’ai été stupéfaite par l’interminable file d’attente qui m’attendait. Des centaines de personnes venues, en plein week-end, accomplir leur devoir civique et faire valoir leur droit d’expression politique. Des centaines de personnes aux origines raciales et aux âges les plus diverses… c’est ça ma France! Tout ça pour dire, encore une fois, que ça n’est, certes, pas gagné… mais tout n’est pas perdu non plus…