Opinion
12. janv. 2012

Le ruin porn débarque chez vous !

par Hélène

À gauche: l’horloge fondue de Cass Tech photographiée par Meffre/Marchand. À droite: la montre Swatch de Jeremy Scott, collection hiver 2011 : « Melted Minutes »

Cet article a aussi été publié en anglais dans le The HuffPost Detroit, le 20/12/11.

Il y a quelque temps, j’ai reçu un email de Romain Meffre, qui avec son comparse Yves Marchand, a publié l’ouvrage intitulé Détroit, vestiges du rêve américain (The ruins of Detroit en anglais).

Romain, manifestement surpris, m’envoyait le lien vers la collection hiver 2011 de Swatch en m’écrivant : « regarde, c’est l’horloge fondue de l’ancienne Cass Technical, straight from Detroit to Swatch!” Je clique et qu’est ce que je vois : incrustée dans la montre – imaginée par Jeremy Scott (designer américain) – la fameuse horloge fondue ! Impossible de trouver sur la Toile quelque affirmation ou révélation d’intention de la part de son inventeur concernant une certaine filiation avec l’horloge de la Technical high school mais la ressemblance est trop frappante pour la passer sous silence. Le site de Swatch ne précise pas non plus si le modèle « Melted Minutes » (« minutes fondues ») est livré avec une photo de l’ancien édifice de l’école légendaire, lequel édifice a été démoli à la fin de l’été…

Alors, simple coïncidence ou début de commercialisation du « Ruin porn » ? En d’autres termes, verra-t-on bientôt des bols, des portes-clés et autres gadgets avec la photo des usines Packard ou Fisher body ? J’avais rencontré Romain en juillet, avant de déménager à Détroit, afin d’en savoir plus sur son expérience de la ville, qu’il a visitée à plusieurs reprises depuis 2005. Son travail avait relancé ma réflexion balbutiante à l’époque sur ce qu’on appelle le « ruin porn », un genre qu’on pourrait malhabilement traduire par « voyeurisme des ruines ».

Le terme de « ruin porn » est en fait bien connu des locaux à Détroit. On doit son émergence à Vice magazine (ou plutôt à un résident de Détroit priant le journaliste de Vice de prendre le contrepied de son idée initiale…) qui dans un de ses articles a ainsi désigné ces explorateurs urbains et journalistes, venus voir les « ruines » de Motor City, armés de leurs coûteuses caméras. Il y a bien des questions sous-jacentes autour du « ruin porn », ce qui rend le débat chaud comme la braise. Le phénomène joue avec des sentiments au moins aussi forts que les visuels qu’il sous-tend, à savoir : la fierté, l’amertume, l’érosion du tissu urbain, la passion… Certains considèrent que prendre furtivement des clichés de « ruines » relève du voyeurisme et de l’exploitation. D’autres disent qu’on devrait arrêter d’être aveuglé par trop de patriotisme local, remisant au placard les aspects négatifs de la ville. D’autres encore avancent l’hypothèse de la fin de la civilisation industrielle dont les « ruines » de Détroit seraient l’incarnation ultime. Et puis, il y a ceux qui pensent que c’est tout simplement de l’art et que le ruin porn n’est pas sans rappeler des éléments de memento mori. C’est vrai que la thématique des ruines est récurrente en art. Un coup d’œil à ces deux œuvres suffit à s’en convaincre :

  A gauche, Les ruines de l’ancienne Kreuzkirche à Dresde de « il Canaletto » (1765), à droite Kloste Ruine Eldena de David Caspar Friedrich (1825). Je comprends très bien la fascination que peut exercer les édifices de Détroit laissés à l’abandon. Grimper au dernier étage de la Michigan Central Station, c’est un peu réaliser son rêve de gosse, farfouillant au delà des interdits, en quête de trésors rétiniens.

Detroit présente un impressionnant éventail d’édifices début de (XXème) siècle, le fait que la plupart d’entre eux pourrissent sur pied me brise un peu le cœur, à moi qui vient d’Europe, un endroit où l’argent du contribuable est théoriquement utilisé pour préserver nos monuments et même parfois reconstruire des quartiers entièrement détruits, à l’image de la vieille ville de Varsovie ou du château de Berlin.

A Détroit, le denier municipal se fait bien rare et puis les spéculateurs en tiennent une sacrée couche quant au dépérissement des perles architecturales… Bref, photographier ces bâtiments est tout à fait compréhensible, même délaissés, ils continuent de séduire. Esthétiquement parlant, les photos de Yves et Romain sont impressionnantes, rien à dire.

N’empêche que tout ce « bruissement » post-apocalyptique, ces photos publiées parfois sans explication ni aucune autre illustration vivante, peut conduire à la conclusion que Détroit est une ville morte. Eh diantre non, Détroit n’est pas un zoo tchernobylien ! Comme le fait remarquer le blog américain Feministe : sur ces photos, on ne représente jamais l’humain. Et pourtant, il y a des maisons habitées à quelques centaines de mètres de la Packard plant, sans parler de ceux qui « résident » précairement en ce lieu même… Tout ceci fait écho à l’article rondement mené de Patrick Leray dans le magazine Guernica : « toutes ces photos et ces films de ruines esthétisent la pauvreté sans se poser la question de son origine ». Récemment nous avons eu l’occasion de suivre George, professeur à Livonia Schoolcraft (située en banlieue) et un des piliers de la communauté de Midtown où il vit depuis toujours. Alors qu’il était question de gentrification à Midtown, nous avons passé le porche d’une somptueuse villa à l’abandon, squattée par des sans-logis. Jusque-là rien de nouveau. Sauf que les gamins ont aussitôt sortis leurs téléphones portables et ont commencé à prendre des photos de l’intérieur, immédiatement postées sur Facebook. Tout ça m’a mis un peu hors de moi… Mais c’est en tout cas la preuve que ce qui était autrefois cantonné à une activité « underground », réservée aux plus intrépides des explorateurs urbains est « tombée » dans le domaine (grand) public.

En faisant partie intégrante du paysage, les « ruines » sont en passe de perdre leur signification première, c’est aussi ce qui se passe avec Swatch. Mais à vrai dire, peut-on parler de ces édifices comme des « ruines » ? Sont-elles comparables à celles de Rome ou d’Athènes ? Là est toute la question ! En tout cas, on ne peut que saluer le regain d’intérêt suscité pour les monuments de Détroit et la publication très récente d’antidotes (revendiqués ou non) au Ruin porn.

Il y a quelques jours, un nouveau livre de photographies signé Julia Reyes Taubman :Detroit: 138 Square Miles est sorti. Les photos de l’auteur sont commentées par des experts de la ville. Deux autres publications rendent hommage à la riche histoire de Détroit, redonnant âme et chair à la ville. Hidden History of Detroit de Amy Elliot Bragg et les explorations de John Carlisle rassemblées dans 313: Life in the Motor City forment un duo étonnamment harmonieux. Ajoutons à cela le dernier numéro de Boat Magazine, dit « antidote au journalisme paresseux », entièrement consacré à Détroit. Il s’ouvre avec un article signé Jeffrey Eugenides, un Detroiter qui se repend de son ancienne posture esthétique, avec un article franc, au titre évocateur : « Contre le ruin porn… » (« Against Ruin Porn…). Bref, il semblerait que le débat ait encore de beaux jours devant lui… Au cas où vous n’auriez pas eu assez de lecture, voici un dernier article qui a généré quelques vagues dans la blogosphère de Detroit : « Panic in Detroit Lures Shutterbugs But How Much Ruin Porn Can We Take » publié par Gallerist NY.

Comments
  • http://twitter.com/hautepop Jay @hautepop

    Great round-up of recent articles and really useful, particularly to have that old Vice mag link. Thanks for letting me know about it – but ‘fraid I can’t find anything to disagree with and spark a debate!

    • http://www.detroitjetaime.com Hélène

      Hey Jay! Thanks a lot for your comment and your tweet. No problem for the debate, it doesn’t need to be reignited that bad between like-minded people;) Hope to see you back on the blog soon, there is more of Detroit to discover!

  • Pingback: Detroit finally revealed? A photography exhibit at the DIA | Detroit, je t'aime Detroit finally revealed? A photography exhibit at the DIA | 2 Frenchies in the D | 2 Françaises à Détroit

  • http://www.asteur-amerique.org Asteur Amérique

    On a même construit des ruines, comme celle du Désert de retz à quelques kilomètres de Paris.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9sert_de_Retz

    La ruine, c’est bizarre, c’est à la fois un endroit de mort mais aussi un endroit où la vie s’épanouit tranquillement, donc un endroit plein de vie. Pas de l’agitation, de la vie. D’ailleurs, c’est aussi le cas de la zone de Tchernobyl…

    • http://www.detroitjetaime.com Hélène

      Merci Asteur pour cet intéressant commentaire ! Tout à faire d’accord sur la ruine, objet de fascination mais aussi de vie. La zone en est un exemple sidérant. Merci d’ailleurs de nous faire découvrir votre site ! Avez-vous une newsletter ? Ou un moyen de suivre les nouvelles parutions en dehors de votre page facebook, que nous « likons » déjà au nom de du projet (https://www.facebook.com/detroitjetaime) ? A bientôt ! L’équipe de DJTM.

  • http://www.mickeypuccino.com/ Mickeypuccino

    C’est une thématique que j’avais remarqué en habitant à Berlin mais pouvoir y mettre un nom c’est pas mal… :-) Super article, merci.

    • http://www.detroitjetaime.com Hélène

      Ami berlinois, merci pour ton commentaire ! Ravies que tu nous aies trouvées ! N’hésite pas à suivre notre projet sur nos réseaux sociaux @detroitjetaime ; http://www.facebook.com/detroitjetaime et si le coeur t’en dit, rejoins notre newsletter: http://eepurl.com/iiDO6 ! a+++

  • Pingback: Two Frenchies on what they love about Detroit’s “Do It Ourselves” culture